En dépit de l’exil, la dissidence biélorusse continue de lutter contre la dictature

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Le départ s’annonçait déchirant, angoissant aussi. Un aller simple vers la capitale polonaise qu’elle fera en laissant tout derrière, portant avec elle l’incertitude de l’exil. Et avec une crainte qui ne l’a quittée que durant la traversée de la frontière : allait-on l’arrêter de nouveau pour un autre motif arbitraire ? Il s’agissait d’éviter de susciter toute interrogation. Visa humanitaire en poche, elle efface alors tout « détail potentiellement compromettant » de son téléphone, n’emportant avec elle que le nécessaire, encore moins des objets ou livres classés « extrémistes » par le régime. « J’avais peur que les gardes-frontières me fouillent », de laisser tomber Daria Tchoultsova.

Longs cheveux châtains, visage angélique, la Biélorusse de 25 ans n’a pourtant rien d’une criminelle en puissance. Il en est autrement dans la dernière dictature d’Europe, où elle vient de purger près de deux ans de sa vie derrière les barreaux. Le méfait dont le régime l’a inculpée ? « Avoir porté gravement atteinte à l’ordre public ». Dans sa Biélorussie natale, et celle d’Alexandre Loukachenko, autocrate sans discontinuer depuis 1994, cela signifie exercer son travail de journaliste.

Le 15 novembre 2020, avec Katerina Bakhvalova, sa consoeur toujours écrouée à ce jour, Daria Tchoultsova avait couvert le rassemblement tenu à la mémoire d’un opposant rué de coups à mort par des hommes de main du régime. La jeune femme se souvient encore du vacarme des forces antiémeute pénétrant dans l’appartement de l’immeuble d’où elle filmait.

C’est ainsi que Daria, peu après avoir été relâchée en septembre 2022, a rejoint la Pologne, l’un des foyers d’exil, avec la Lituanie, de dizaines de milliers de dissidents biélorusses. Soit la seule façon de poursuivre sa vocation sans risquer une nouvelle rafle policière. À Varsovie, débarrassée de l’emprise totalitaire, elle a renoué avec son travail à Belsat, un média biélorusse appuyé financièrement par les autorités polonaises. « Il y a encore de rares journalistes au pays, qui opèrent en catimini. Je n’arrive pas à concevoir comment ils peuvent travailler dans de telles conditions », confie celle que Le Devoir a rencontrée en novembre à Varsovie.

Opposition enfermée ou exilée

Ils paraissent loin, ces temps de liesse, aux couleurs du blanc-rouge-blanc, où déloger le despote de Minsk, au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle, semblait à portée de main. L’ampleur du soulèvement, déclenché par la fraude électorale du 9 août 2020, fut inédite. Le niveau de répression aussi. Torture, passage à tabac en cellule, perquisitions incessantes… La dissidence, depuis, a été enfermée ou contrainte à l’exil ; les médias indépendants et les ONG, liquidés.

Le nombre de prisonniers politiques s’élève à plus de 1400, selon l’ONG biélorusse de renom Viasna, tandis que les détracteurs du régime ayant trouvé refuge à l’étranger continuent d’être tantôt traqués, tantôt harcelés. À commencer par Svetlana Tikhanovskaïa, cheffe de l’opposition exilée à Vilnius, dont le procès par contumace s’ouvre à Minsk aujourd’hui, le mardi 17 janvier. Elle est accusée, entre autres chefs, de « complot visant à s’emparer du pouvoir ». Aussi le régime a-t-il promulgué récemment une loi qui autorise la révocation de la citoyenneté de Biélorusses en exil condamnés pour actions « causant du tort aux intérêts de la nation ».

« Il n’y a pas beaucoup de place pour l’optimisme quant à un changement politique imminent », souligne Aleś Łahviniec, politiste exilé en Pologne depuis l’automne 2021 et directeur de programme à l’Université libre de la Biélorussie, une académie en ligne. Certes, il existe une résistance souterraine au pays. Des dizaines d’actes de sabotage ont eu lieu depuis le 24 février pour freiner l’acheminement de matériel militaire russe, le territoire biélorusse servant de base arrière au Kremlin.

La ferveur des débuts s’est dissipée, deux ans plus tard, mais la lutte n’a pas cessé pour autant pour les réseaux de dissidence en exil. Pavel Latushka, lui, assure « ne pas avoir pris un seul jour de congé » depuis qu’il a fait défection, il y a deux ans. Exilé en Pologne, cet ancien diplomate et ministre de la Culture biélorusse s’efforce de maintenir la pression sur le régime en multipliant les visites avec des responsables européens ou en tirant profit de ses sources au sein du régime qui lui transmettent des tuyaux. Membre du « Cabinet de transition uni de la Biélorussie », un organe de l’opposition, il est dépeint comme un traître par le pouvoir biélorusse. Les menaces de mort récurrentes le visant en témoignent.

Or, depuis le détournement d’un vol qui a permis l’arrestation d’un opposant politique, au printemps 2021, il ne met plus les pieds dans un avion, par crainte de finir dans les geôles du régime à son tour. « Loukachenko veut ma peau pour montrer l’exemple aux autres membres du gouvernement », souligne l’homme au visage grave, qui exhorte la communauté internationale à imposer de plus lourdes sanctions contre le régime.

Cyberdissidence

Faute de pouvoir battre le pavé, les dissidents forcés à l’exode doivent se réinventer. Avant sa fuite vers Varsovie, au début de la mobilisation massive de l’été 2020, Youri Ravavoi, un ancien ouvrier de Grodno Azot, avait mis sur pied un comité de grève au sein du syndicat indépendant de l’usine de production d’engrais de synthèse. Mais, comme beaucoup, celui qui n’était qu’un syndicaliste néophyte s’est rendu à l’évidence, au gré des salves de répression : « Au printemps 2021, on a compris qu’on n’obtiendrait jamais les nombreux grévistes nécessaires à un nouveau mouvement, et qu’on devrait plutôt aider ceux qui en avaient besoin à obtenir des visas et à s’installer à l’étranger. Ou organiser du soutien financier aux proches de syndicalistes en prison. »

Comment rester pertinent auprès d’un lectorat se trouvant dans un pays où on ne peut plus mettre les pieds ? De nombreux médias indépendants forcés de quitter le pays, comme Nacha Niva, le plus ancien journal de langue biélorusse, font face à ce défi. « Nous avons été dans les derniers à sortir du pays [en 2021], relate sa rédactrice en chef, Nastassia Roŭda, en exil à Vilnius. C’est ce qui nous a peut-être donné l’occasion, comme journalistes, d’assister aux premières vagues de répression. » Et de ressentir « cette crainte que l’on sent dans sa chair quand on sonne à la porte ou qu’un numéro inconnu s’affiche sur le téléphone ».

La messagerie cryptée Telegram, très utilisée en Biélorussie, reste l’un des moyens de prédilection pour communiquer avec ceux restés au pays. Nacha Niva continue de lever le voile sur les coulisses du pouvoir autoritaire, comme en octobre, lorsqu’il a révélé la venue en Biélorussie d’une « mobilisation cachée » visant à accroître le soutien militaire à l’allié russe.

Il est aussi un autre front de dissidents, sur la Toile, qui semble gêner particulièrement le régime. Celui des « cyberpartisans », un collectif anonyme de pirates informatiques bénévoles, exilés ou restés au pays. « Loukachenko utilise la violence pour mater son peuple, les cyberpartisans, eux, utilisent des méthodes pacifiques et technologiques pour affaiblir institutions et infrastructures biélorusses et pour révéler les crimes que le régime conduit », explique au bout du fil Yuliana Shemetovets, la porte-parole du collectif.

Les cibles ? Sites gouvernementaux, bases de données de la police et du ministère des Affaires intérieures, ou encore le système ferroviaire biélorusse, paralysé à plus d’une reprise dans le contexte de la guerre en Ukraine. Collaborant par ailleurs avec le régiment biélorusse Kastous-Kalinouski ou Bypol, un réseau d’ex-policiers déserteurs, ces activistes du clavier, qualifiés de groupe « terroriste » par le régime, irritent volontiers Alexandre Loukachenko. Lequel déclarait avec ingénuité, en mars 2022… que les « cyberarmes sont plus terrifiantes encore que l’arme nucléaire ».

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