Fuir une dictature et cultiver l’amour

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À ma propre demande (je m’ennuyais), c’est le retour de « Rose-Aimée dérange des inconnus sans les prévenir parce qu’elle trouve leur maison intéressante ».

Publié à 12h00

Je marchais dans la rue Jeanne-Mance, à Montréal, quand j’ai remarqué un jardin étonnamment foisonnant pour ce temps de l’année. Une femme était penchée au-dessus d’une talle de fleurs jaunes tandis qu’un homme passait le balai, tout près. Il m’a rendu mon sourire.

« Votre jardin est magnifique !

— Merci ! Je ne sais pas comment ma femme fait pour que nos fleurs soient si belles en automne…

– J’aimerais le savoir aussi. Est-ce que je peux vous voler quelques minutes et vous poser des questions pour La Presse ?

— Bien sûr ! »

(Des fois, je me demande si je devrais m’inquiéter d’inciter si peu à la méfiance…)

Jorge Vidal, 68 ans, me présente sa femme, Acklima Khan, 77 ans. Ils se sont rencontrés il y a tout près d’un demi-siècle, au cours d’une fête donnée par des amis communs. Ça faisait moins de deux ans qu’ils étaient respectivement établis au Québec.

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PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Acklima Khan

Acklima avait quitté Trinité-et-Tobago pour rejoindre des proches à Montréal. Jorge avait fui l’Espagne pour se soustraire au service militaire obligatoire : « Je suis très fier de ça. Servir un dictateur ? Jamais de la vie ! »

C’est loin des armes et de Franco qu’il a eu un coup de foudre pour Acklima. « Elle a une tête dure comme du béton et j’aime les gens qui ne cherchent pas à faire plaisir à tout prix », précise-t-il.

Le couple habite un grand rez-de-chaussée aux pierres grises depuis 40 ans, maintenant. Surtout, il est fier membre de la Communauté Milton Parc.

L’organisation a été créée en 1987 pour préserver les logements historiques et abordables du quartier. Aujourd’hui, elle comprend plus de 1500 résidants répartis dans 16 coopératives d’habitation, ce qui en fait un des plus importants projets de logement sans but lucratif en Amérique du Nord.

L’impressionnant résultat d’un long combat citoyen auquel a justement participé Jorge Vidal.

« Oh, que je me suis battu, se souvient-il. On a bloqué des rues, on a fait des sit-in ! »

En 1968, des promoteurs immobiliers ont annoncé le projet « Cité Concordia ». Plusieurs propriétés du quartier Milton Parc seraient rasées pour faire place à d’immenses tours. Celles-ci incluraient plus d’un millier de logements, mais aussi un hôtel, un immeuble de bureaux et un vaste centre commercial.

Certains résidants ont rapidement accepté de recevoir une compensation pour leur éviction, mais d’autres ont résisté. Ils refusaient de voir leur quartier s’embourgeoiser. S’en sont suivies des chaînes humaines devant des bulldozers, des arrestations et des grèves de la faim.

En 1976, la première phase du projet a finalement été terminée, mais environ les deux tiers des maisons historiques vouées à la destruction étaient toujours intouchées. Ce sont celles-là qui ont été sauvées et récupérées dans le vaste programme de coopératives dont se réjouit encore aujourd’hui Jorge.

« Je crois que c’est le meilleur modèle d’habitation, résume-t-il. En fait, je crois en un monde avec une justice sociale. »

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PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Jorge Vidal et Acklima Khan

Au même moment, une passante salue le couple.

Tout le monde se connaît ici. Montréal, c’est ma patrie. Et mon quartier, c’est le meilleur ! Il est très multiculturel et grâce aux nombreuses coopératives, on sait s’entraider. N’importe quel voisin peut venir me demander un coup de main et il sait que je serai là pour lui.

Jorge Vidal

Acklima Khan ajoute qu’elle ne changerait de maison pour rien au monde. Oui, il y a la communauté, mais il y a aussi le lien affectif qui s’est développé au fil des décennies. Le couple y a élevé deux enfants tout en travaillant. Il a souvent couru après le temps, mais le logement a toujours été un point de rassemblement.

« Ma maison, c’est pour ma famille, lance Acklima. J’ai même appris à mes enfants à choisir quels amis pouvaient venir ici ou non. Juste les gentils ! »

Puis, elle retourne à ses fleurs.

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PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Acklima Khan et Jorge Vidal habitent un grand rez-de-chaussée aux pierres grises depuis 40 ans.

Alors, quel est le secret de leur longévité ?

Tout en enlevant des feuilles mortes — l’énergie de cette femme de 77 ans me renverse —, elle me répond que tout réside dans le choix des fleurs. Elle a opté pour des annuelles. Elle me montre ses échinacées, rudbeckies hérissées et œillets en me disant qu’il devrait y en avoir jusqu’à la fin d’octobre.

Tout ce qu’il y a à faire, c’est un peu d’entretien deux fois par semaine. De toute façon, le jardin n’est pas là pour être beau, mais bien pour qu’elle puisse y relaxer.

Jorge sourit de fierté en ajoutant : « Elle n’a jamais fait le jardin pour les voisins. Elle l’aime comme ça, c’est tout. »

Il m’explique qu’elle est le génie derrière sa conception. Lui, il ne fait que l’assister en arrosant les plantes ou en nettoyant un peu l’entrée.

C’est comme ça entre eux, toute tâche se fait à deux.

Dans la cuisine, il est le chef et elle est sous-chef. Il fait le ménage, elle plie les vêtements.

« Je suis très macho, mais je suis aussi très féministe », lance Jorge en riant.

C’est ça, le secret pour vivre à deux pendant 48 ans ? Répartir les tâches également ?

« Peut-être, mais ce n’est pas le plus important, me répond Acklima. Il faut surtout être honnête, qu’importe la vérité. Et vous savez, l’amour prend plusieurs formes. Tu prouves ton amour à travers ce que tu fais pour l’autre, au bout du compte. »

Jorge ajoute qu’ils ne sont pas du genre à se lancer des « Je t’aime » plusieurs fois par jour. En fait, ils fuient l’hypocrisie de ceux qui prononcent ces mots sans être conséquents dans leurs actions.

Je leur dis que je les trouve inspirants, tant dans leur jardinage que dans leur amour et leur militantisme.

Jorge me répond en me mettant très gentiment dehors.

« C’est gentil, mais vous m’aviez juste demandé quelques minutes, non ? J’ai un balai à passer, moi. »

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