Italie. « La Marche sur Rome légitime le squadrisme

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, Italie. « La Marche sur Rome légitime le squadrisme

Il y a cent ans, les Squadre de combat de Benito Mussolini se réunissent et paralysent plusieurs villes italiennes, le 28 octobre 1922. Syndicalistes révolutionnaires, partisans de l’entrée de l’Italie en guerre en 1915, anciens combattants… depuis trois ans, les chemises noires font régner la terreur parmi les organisations ouvrières de la péninsule. Cette mobilisation fait vaciller l’État libéral. Le 31 octobre, le roi appelle celui qui deviendra le Duce à former un gouvernement. En quelques années, Benito Mussolini crée une dictature d’un type nouveau, le fascisme. Un siècle plus tard, l’extrême droite dirige à nouveau le pays.

On dit souvent que Benito Mussolini est arrivé au pouvoir par les élections. En quoi la Marche sur Rome, plus d’un an après les législatives, a-t-elle été un élément fondamental de la construction de son pouvoir ?

Il arrive au pouvoir à la suite d’un acte subversif, la Marche sur Rome. Celle-ci a ensuite été légitimée par le roi, qui n’a pas signé l’état de siège proposé par le gouvernement de Luigi Facta et a concédé à Benito Mussolini de présenter aux Assemblées un nouveau gouvernement. Il a aussi consenti à ce que les Squadre de combat marchent sur la capitale, le 31 octobre 1922, défilent et présentent leur salut à l’autorité la plus haute de l’État, le souverain et chef des forces armées. Cette légitimation du squadrisme est une anticipation de l’institutionnalisation de ce corps en une milice reconnue par l’État. La Marche sur Rome offre à Mussolini un pouvoir bien plus important que celui conféré à un chef de groupe parlementaire minoritaire.

Quel est le bilan de cette marche en matière de droits humains ?

Il est terrible. On compte des dizaines de morts. Dans certains quartiers, des forces antifascistes s’opposent aux fascistes. Ailleurs, les forces de l’ordre répondent à des tentatives d’occupation de casernes et de bâtiments publics. La violence squadriste se déploie contre les parlementaires, les leaders nationaux ou locaux de l’opposition. Elle est cultivée depuis l’automne 1920. Ce gouvernement fasciste s’affirme avec une violation de la liberté de la presse et d’opinion, avec des menaces et violences contre toutes les oppositions politiques.

Pourquoi les parlementaires libéraux et populaires (catholiques) votent-ils la confiance au gouvernement Mussolini ?

Une partie de la classe dirigeante libérale pense que l’arrivée au pouvoir de Mussolini lui permettra de contrôler les violences commises par son parti. Une partie considère aussi les attaques fascistes comme une juste réaction aux grèves, aux manifestations et, parfois, aux violences du Parti socialiste. Pour eux, le monopole de la violence par l’État est discutable et on peut confier la légitimité de son usage à d’autres forces. Il existe une coresponsabilité des libéraux dans l’émergence de la violence fasciste, qui n’a pas été punie.

« La Marche sur Rome invente un nouveau langage politique. »

La situation est différente concernant le Parti populaire (catholique), qui a été victime, notamment les syndicalistes de Vénétie et de Lombardie, des violences fascistes. La formation était divisée entre une partie inquiète de celles-ci et des politiques fascistes et une autre, liée à l’establishment du Vatican. Cette dernière croyait en une normalisation, mais aussi que le fascisme pouvait mener une politique antisocialiste appréciée par le Vatican. Elle pensait également que les catholiques pouvaient bénéficier de ce gouvernement. Ce qu’a montré la suite : la réforme Giovanni Gentile a introduit l’enseignement catholique dans les écoles de l’État, et il y a eu un concordat.

Qu’est-ce qui différencie le fascisme d’autres courants d’extrême droite ?

L’Europe de l’après-Première Guerre mondiale est traversée par des mouvements nationalistes et paramilitaires. Le fascisme, lui, met ensemble des éléments qui étaient séparés : il unit le versant politique et le versant paramilitaire. Il organise ce mouvement paramilitaire en lui donnant une identité politique avec le Parti national fasciste, en 1921. La deuxième caractéristique est l’enrôlement des masses. Benito Mussolini s’était rendu compte que la Première Guerre mondiale avait rendu nécessaire le protagonisme des masses sur la scène publique. Lui les enrégimente dans un projet d’ordre réactionnaire et ultranationaliste. Cette mobilisation est une innovation politique par rapport aux autres projets nationalistes européens et au nationalisme italien. La Marche sur Rome invente un nouveau langage politique.

Le premier programme fasciste de 1919, socialisant, a vite été abandonné. Y a-t-il eu plusieurs fascismes ?

Je ne crois pas, plutôt une évolution de Mussolini et de ses hommes. Ces derniers avaient une histoire politique liée au socialisme et sont allés lentement vers autre chose. En réalité, dès janvier 1919 avec la contestation du socialiste Leonida Bissolati à Milan ou avec l’incendie de l’Avanti ! en avril, on observe ce que sera le fascisme à partir de 1920. En 1919, il n’y a pas encore, en revanche, la rencontre avec les grands propriétaires terriens (au service desquels les squadristes se mettent pour mater la contestation – NDLR), qui révélera l’horizon politique réactionnaire du fascisme. Mais, dès 1919, on voit la manière dont les fascistes entendent leur présence sur le terrain et la violence contre les socialistes.

Pourquoi ces derniers deviennent-ils une cible ?

Le PS, dont Mussolini a été exclu, est la seule force, avec le Parti populaire, à se poser la question de l’organisation politique des masses. La conscience est forte chez les fascistes que le PS est capable d’organiser et d’éduquer les masses. Tant qu’existe une force de ce type, il n’est pas possible de faire avancer un projet politique différent.

Le fascisme a-t-il seulement été une expérience italienne ?

C’est un fait européen, avec des déclinaisons diverses. Il est entré avec force dans l’imaginaire des droites réactionnaires et conservatrices des pays où l’État libéral était en crise ou ne s’était jamais consolidé : au Portugal, en Espagne, en Allemagne et en Europe centrale et orientale. Il a attiré l’attention y compris dans des États libéraux tels le Royaume-Uni ou la France, où naissent, dès les années 1920, des mouvements qui se réfèrent explicitement au fascisme.

À l’origine, les fascistes ont prétendu vouloir organiser une représentation des producteurs. Quelle est la différence avec les idées portées par la gauche à l’époque et pourquoi cette perspective a-t-elle été abandonnée ?

La différence est que le fascisme naît en détruisant les chambres du travail, les organisations mises en place par les travailleurs pour se défendre, qu’elles soient rouges ou blanches (catholiques). Les lois fascistissimes de 1926 suppriment la représentation syndicale et ne reconnaissent la représentation des travailleurs que si elle est fasciste, tandis que la Confindustria est reconnue avec son autonomie. Au départ, il y a eu une ambiguïté, tant de la part de Mussolini que de la Confédération générale du travail, sur le fait que la représentation des producteurs puisse représenter une transformation de l’ordre capitaliste. Cela n’a pas été vrai, même si le discours corporatiste a été important. Ce dernier, tout comme le discours antibourgeois, a été un aspect important de propagande : il s’est montré très efficace pour conquérir des citoyens insatisfaits ou désireux de changements, pour capter l’attention. Mais ils n’ont pas conduit à un changement du développement économique.

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