Macron, Poutine, Covid et médias : TV Libertés, la recette d’un virage complotiste

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Certains consensus sont plus difficiles à obtenir que d’autres. « On est quand même tous d’accord pour dire que le régime poutinien est une dictature ? » s’interroge Eric Morillot dans une vidéo postée ce 12 octobre sur la chaîne YouTube de TV Libertés. A ses côtés, ses quatre compères protestent, attablés devant tomates cerises et verres de vin. « Ah mais non, je ne suis pas d’accord !, s’exclame Alexis Poulin, éditorialiste sur Sud Radio et intervenant régulier sur RT. C’est un régime autoritaire, mais vous avez des contre-pouvoirs, une Assemblée, des élections […] Regardez le plateau de BFM, vous croyez que vous avez une opposition politique, sur un plateau de BFM ? C’est un régime autoritaire, oui […] Mais que fait Macron ? » Eric Morillot, éberlué, insiste : « Vous iriez jusqu’à comparer Macron à Poutine ? » Poulin enchaîne, sûr de son fait : « Mais complètement ! Dans sa pratique du pouvoir… On voit bien que dans la tendance, il y a une jalousie par rapport à ce qu’a fait Poutine. »  

Un autre débatteur vient bientôt l’appuyer. Il s’agit de Greg Tabibian, « humoriste et commentateur politique », créateur de la chaîne YouTube « J’suis pas content TV ». « Je veux bien reconnaître totalement que Poutine est un dictateur… Mais si on reconnaît que Macron l’est aussi ! » s’exclame, tout sourire, le vidéaste aux 336 000 abonnés. Morillot tend la main vers l’autre côté de l’écran, visiblement sûr de trouver un appui auprès de Didier Maïsto, l’ex-patron de Sud Radio. « […] Comparaison n’est pas raison, mais j’avais dit ici quelques semaines avant le premier tour que si Macron est élu, on sera dans le soft fascisme. » Perdu. Morillot bredouille : « Mais on ne peut pas dire qu’il n’a pas été élu démocratiquement… » Aussitôt, Greg Tabibian s’étrangle : « Mais non, il n’a pas été élu démocratiquement ! » 

Cette scène se passe sur YouTube, sur la chaîne de la Web télé ultra-conservatrice TV Libertés, fondée début 2014 – qui préfère désormais utiliser son abréviation, TVL. A sa tête, deux anciens cadres frontistes, Martial Bild et Philippe Milliau. Ce dernier, qui préside la chaîne, a longtemps été au Bloc identitaire, avant d’en être exclu en 2012. Le premier, qui en est le directeur, a été une trentaine d’années au FN et a longtemps présenté son émission phare, Bistro Libertés. Depuis la mi-septembre, le programme a fait peau neuve et s’est doté d’un nouvel animateur – en l’occurrence, Eric Morillot. Elle a également renouvelé certains de ses chroniqueurs et invités. Depuis le début de la nouvelle mouture, trois invités ont tenté de répondre à cette promesse : Juan Branco, présenté comme l’avocat des gilets jaunes et des membres du convoi de la liberté ; la figure de la complosphère française Idriss Aberkane ; et enfin l’animateur de Sud Radio André Bercoff, connu pour ses saillies lorgnant la droite de la droite. La Web télé de « la réinformation » ne drague plus seulement les réacs. Ces derniers mois, elle a manifestement jeté son dévolu sur le vaste champ des complotistes et des « antisystèmes » français. Un tournant dont Bistro Libertés est la vitrine : depuis son lancement, ses numéros avoisinent les 500 000 vues chacune. Un succès pour la chaîne aux 581 000 abonnés, dont beaucoup de productions ne dépassent pas les 100 000 vues.  

Logique « gramscienne »

L’émission, qui reprend tous les codes du talk-show en public – des spectateurs viennent applaudir régulièrement les saillies outrancières des invités et chroniqueurs – annonce la couleur dès son sommaire : « Le débat libre et non conformiste ». Un programme « qui s’inscrit dans la lignée d’émissions mythiques comme Droit de réponse de Michel Polac ou Ce soir ou jamais de Frédéric Taddeï. Ce sont deux modèles pour moi », nous explique par écrit Eric Morillot. Des références très classiques, pour une chaîne pourtant classée à l’extrême droite. « TV Libertés a toujours eu la volonté de jouer avec les codes du mainstream. On le voit dans leur journal télévisé quotidien, ou encore dans le logo, qui reprend les couleurs de LCI », analyse l’avocat d’extrême gauche Nicolas Gardères. Pendant deux ans, il a été l’un des « sociétaires » de Bistro Libertés, où il réalisait une « étude ethnographique » dont il a tiré un livre Voyages d’un avocat au pays des infréquentables (Ed. de L’Observatoire, 2019). « Ils appellent cela leur logique « gramscienne », visant à regagner le terrain de l’information. Ils sous-entendent que les médias mainstream mentent, et qu’eux doivent réinformer les gens. Pour cela, ils essaient de s’extirper du folklore de l’extrême droite. » 

Aux côtés de Morillot, quatre intervenants varient selon les semaines. Outre Alexis Poulin, Didier Maïsto et Greg Tabibian, l’avocat Pierre Gentillet, régulier chroniqueur de CNews et membre du bureau de l’association Dialogue franco-russe, est un intervenant régulier de l’émission. C’est aussi le cas de Stella Kamnga, auteure de La France n’est plus la France (Ed. de Verbe haut, 2022) et chroniqueuse aux Grandes Gueules sur RMC, ou encore de Mike Borowski, ancien animateur du blog d’extrême droite « La gauche m’a tuer ». Dernier arrivé en date, Rémy Watremez qui chronique chaque jour l’actualité sur sa chaîne YouTube Juste Milieu (291 000 abonnés). Une manière de capitaliser sur l’audience de chacune de ces personnalités, pour toucher un nouveau public. « Avec ces chroniqueurs et invités, TVL tente d’élargir son audience. Invitez Branco, et vous parlez au cheptel des gilets jaunes, Aberkane, et vous vous adressez à un autre segment de la population. Bercoff ? Encore un autre », poursuit Nicolas Gardères.  

« Corruption de l’élite » et « totalitarisme doux »

A en croire les présentations réalisées au début de chaque vidéo, ces intervenants sont choisis pour leur pluralité. Chaque vidéo est d’ailleurs l’occasion d’assurer la multiplicité des points de vue présentés. D’un côté, Pierre Gentillet et Mike Boroswki, anciens de l’UMP connus pour leur proximité avec l’extrême droite, ou encore Stella Kamnga, qui se définit comme fièrement « de droite » sur son compte Instagram, sont censés représenter le point de vue plus conservateur sur le plateau. De l’autre, Alexis Poulin, ancien participant au Média, proche de La France insoumise, ou encore Didier Maïsto, des gilets jaunes, qui a apporté publiquement son soutien à Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière élection présidentielle. Plus difficiles à identifier, Greg Tabibian, qui se définit comme « de gauche« , mais qu’Arrêt sur images classe dans la fachosphère, ou Rémy Watremez, qui cite Tabibian ou encore la vidéaste Tatiana Ventôse en modèles.  

Le point commun de tous ces chroniqueurs ? Le même que celui qu’ils partagent avec chacun des invités de l’émission : une verte critique « du mainstream » en général et « des élites » en particulier. « Beaucoup de personnalités viennent à TVL pour trouver un espace non conformiste où l’on peut s’exprimer en prenant son temps, nous écrit Martial Bild. Elles n’acceptent plus de se plier à l’emprise médiatique dominante qui a souvent les caractéristiques du totalitarisme, fût-il doux. » Ici, on revendique son « franc-parler » : « Pas de langue de bois, toutes les opinions auront leur place, un amical salut à l’Arcom et aux Gafam », glisse d’ailleurs Eric Morillot en guise d’introduction. On se prend aussi, souvent, à rêver d’une insurrection du peuple, dont les gilets jaunes n’auraient été que le prélude. Juan Branco, auteur du pamphlet anti-Macron Crépuscule, une « enquête-vérité de Juan Branco sur les coulisses du pouvoir », y est tout à son aise. Régulièrement approuvé par les chroniqueurs, il s’alarme de « l’aphasie de la population française », se pose en lanceur d’alerte face au pouvoir en place et tance « la corruption de l’élite ».  

« Obama et Clinton qui tiennent les ficelles »

Les désaccords et les obsessions de chacun s’articulent autour de ce point d’orgue, les intervenants se récriant régulièrement sur les médias refusant de les recevoir. « Sur TV Libertés, c’est que la liberté de parole est totale, comme ce que j’avais essayé d’insuffler sur Sud Radio, nous explique Didier Maïsto. Il n’y a pas d’experts autoproclamés qui vous empêchent de développer votre point de vue. On ne vous traite pas de complotiste ou de pro-Poutine toutes les deux phrases. » 

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est d’ailleurs un sujet abondamment couvert dans l’émission. Mais en dépit de l’envie de nuance et de pluralité avancée par Didier Maïsto, l’essentiel des raisonnements tenus tire dans le même sens : souvent pro-Russes, ils sont a minima antiaméricains et hostiles à l’Union européenne. Sur le plateau, les sanctions économiques imposées à la Russie sont présentées à la mi-septembre comme inutiles, sinon mortifères. « La Russie s’est effondrée… sous le poids de sa propre richesse ! » s’exclame Tabibian. André Bercoff, invité à s’exprimer sur le sujet, y déroule son analyse : « Biden est sénile. Derrière, c’est Obama et Clinton qui tiennent les ficelles. » 

Des médias comparés à la Luftwaffe

Vive approbation sur le plateau. Si l’on en croit ses intervenants, l’invasion russe en Ukraine est avant tout une guerre américaine. « Les Etats-Unis avaient besoin de trouver leur prochain conflit [après l’Afghanistan], celui-ci leur permet de flinguer l’Europe et de sauver le dollar », assure Alexis Poulin, après avoir déclaré quelques minutes plutôt que « les pays européens sont à la solde des Américains ». Dans un second débat (« Poutine face aux valeurs de l’Occident »), le vidéaste enchaîne avec un argumentaire bien connu des cercles pro-Poutine : reconnaître l’invasion russe, tout en la présentant comme une « réaction » de Moscou à des provocations de Washington. « Poutine est l’agresseur, mais sans la politique d’agression des Etats-Unis et de leurs alliés, il ne se serait peut-être pas passé ce qu’il s’est passé », déclare-t-il. Dans ce jeu de fausses équivalences, l’exécutif français est aussi largement comparé au pouvoir russe. Ainsi, pour Rémy Watremez « la mise en scène [du pouvoir] d’Emmanuel Macron n’est pas très différente » [de celle de Vladimir Poutine]. 

D’habitude davantage connu pour ses sorties polémiques que pour sa mesure, André Bercoff vient alors jouer le rôle du modéré, rappelant qu' »on ne peut pas mettre sur le même plan ce qu’on a pu vivre en France ou ailleurs, avec ce que l’on vit en Russie ». Protestations immédiates de Greg Tabibian : « Cela dépend ! En période Covid, ils [l’exécutif français] n’hésitent pas à se comporter comme une dictature ! » Le vidéaste illustre ici l’un des volets des préoccupations « antisystème » de TVL : la crise sanitaire et, surtout, les antivaccins. C’est à ce titre qu’a été invité Idriss Aberkane, l’un de leurs plus populaires porte-voix. Dans son débat, l’essayiste ne se prive pas de comparer les médias à la « Luftwaffe », l’armée de l’air de l’Allemagne nazie. « Nous jouissons de la capacité à transformer n’importe quel méchant en gentil et n’importe quel gentil en méchant. Comme le professeur Raoult ! » assène-t-il. Quelques minutes plus tard, il se lance d’ailleurs dans un long monologue contre L’Express, régulièrement cible de sa colère depuis la publication de plusieurs articles critiquant les raccourcis et incohérences de ses formations en développement personnel. « En utilisant des individus différents de ceux qu’entend habituellement votre audience, vous allez faire venir des personnes qui, sans avoir une culture d’extrême droite, vont être sensibles aux thématiques », reprend Nicolas Gardères. Derrière, il y a un vrai projet. TV Liberté, c’est un outil militant de combat intellectuel. 

Les vieilles lunes identitaires de TV Libertés sont évidemment toujours là. A la question « Faut-il répartir les immigrés dans les campagnes ? » Mike Borowski n’a ainsi pas hésité à évoquer un « génocide du peuple français ». « Qui peut nier aujourd’hui le grand remplacement ? » s’est alarmé Pierre Gentillet, réagissant à la proposition d’Emmanuel Macron, le 15 septembre, d’absorber les arrivées de migrants en les répartissant notamment dans les « espaces ruraux ». « Si demain le gouvernement entend repeupler ces zones, je perdrais, moi qui vis à Paris, ce qui est une base de repli », déclarait-il. Des déclarations précédées par une hypothèse de Greg Tabibian, suggérant que la proposition avait peut-être été formulée par le chef de l’Etat « pour créer du conflit ». « De la même façon qu’il disait vouloir emmerder les non-vaccinés, il veut faire chier les gens dans les campagnes qui n’ont pas voté pour lui. Il y a une volonté de faire chier les gens ! » avançait-il. A défaut de la convergence des luttes, celle du complotisme ? 

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