Point de vue – Dictature, nationalisme et antiparlementarisme

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Dictature, nationalisme et antiparlementarisme vont souvent ensemble, comme nous le montrent certains exemples historiques.

L’histoire nous montre que très souvent, et à des degrés variables, la dictature rime avec nationalisme et antiparlementarisme. Pire, ils se nourrissent les uns des autres. On peut même soutenir qu’en Europe, le nationalisme a été la principale matrice idéologique des dictatures, notamment entre 1922 et 1945. On observe en effet les mêmes attitudes dictatoriales et fascistes dans l’Italie de Mussolini, dans l’Espagne de Miguel Primo de Rivera jusqu’au général Franco, dans l’Allemagne nazie de Hitler et dans la France de Vichy. Et on pourra ajouter, de manière peut-être moins intense, dans la Tunisie de Saied. Nationalisme, dictature et leadership incontesté sont les ingrédients de l’unité nationale, et partant, de la lutte contre le parlementarisme. Ce parlementarisme est dénoncé comme le repaire de la bourgeoisie décadente, inconsciente, ahistorique, et comme le refuge de la partitocratie, affiliée aux intérêts des groupes privés. A l’épreuve, le nationalisme a dû lui-même faire preuve d’accommodement au détriment de l’idéologie, outre que les élites (et même les armées) qui le défendent se sont parfois recomposées, voire se sont retournées contre le dictateur et son régime. En tout cas, le nationalisme, idéologie habituellement autoritaire, intolérante, violente et abusive, dans l’histoire occidentale comme arabe, a rarement été bénéfique aux nations. Le nationalisme s’est même souvent opposé férocement aux nations, à ses propres nations, au nom du volontarisme guerrier de ses chefs ou représentants, souvent des dictateurs. Les exemples sont nombreux : 

Benito Mussolini, souvent désigné par le terme « Duce » (c’est-à-dire « chef » ou « guide »), est à l’origine un journaliste, et aussi une sorte d’idéologue. Il crée son propre journal, au nom significatif, « Il Popolo d’Italia » (Le peuple d’Italie), qui défend évidemment des positions franchement nationalistes. Puis il crée le Parti national fasciste en 1921, avec un programme nationaliste, autoritaire, antisocialiste. Il est soutenu par la petite bourgeoisie, par la monarchie, par les élites et par une partie des classes moyennes industrielles et agraires. Le Duce vise le pouvoir en forçant la main aux institutions avec l’appui de ses milices, ses groupes  paramilitaires, et au moyen de l’intimidation. Les rapports de force étant en sa faveur, il est appelé au pouvoir par le roi Victor Emmanuel III en 1922 pour constituer un gouvernement. Tout le monde se disait en quelque sorte : mieux vaut le nationalisme fasciste, nous protégeant du communisme, du socialisme, du syndicalisme que ces députés corrompus. Il fait alors sa « marche sur Rome » et accapare progressivement tous les pouvoirs. La série de lois fascisantes lui confère des pouvoirs dictatoriaux. Il gouverne sur la base d’un parti unique, réduit en miettes les partis et les médiations, au mépris du parlementarisme. En 1945, à la fin de la guerre, alors qu’il tentait de fuir, il est arrêté par des partisans antifascistes. Il sera fusillé, puis pendu sur la place publique et lynché. 

Miguel Primo de Rivera, en Espagne, accède au pouvoir par le pronunciamento du 13 septembre 1923. La dictature ne rencontre que peu de résistances à ses débuts. Il déclare que son régime militaire n’est qu’une transition vers un gouvernement civil élu démocratiquement. Son coup d’Etat est justifié par son aspect « salvateur », le pays ayant besoin d’être « régénéré ». Sa principale source d’inspiration est en effet le régénérationnisme, mouvement intellectuel espagnol de la fin du XIXe siècle, un courant préoccupé par la décadence de l’Espagne. Il s’inspire du modèle fasciste de Mussolini. Il commence par suspendre la constitution, supprime la liberté d’expression, et persécute les communistes et les anarchistes qui lui résistent et appellent à la révolution. Il élimine les différents partis politiques existants en faveur d’un parti unique. La dictature devait être transitoire, cependant il s’y plait et s’incruste, en cherchant une nouvelle légitimité sur une large base sociale. L’antiparlementarisme est une des tendances du dictateur. Il met en place une assemblée consultative, mais privée de tout pouvoir législatif. En 1930, il n’a plus de soutien. L’armée qui l’a poussé au pouvoir est la responsable de sa chute. Affaibli et malade, il présente sa démission. C’est un des rares dictateurs qui a eu le « courage » de démissionner. Le général Franco lui succèdera quelques années plus tard dans un autre contexte.

Adolf Hitler est élu aux législatives de 1933. Il est adoubé dans un délire collectif par le peuple, les hommes d’affaires et une bonne partie de l’élite, tous revendiquant la restauration de la « dignité nationale ». Mieux vaut le fascisme nationaliste et nazi, se disaient-ils, que ce parlement traître et ces partis corrompus, sources de déclin national. Ses théoriciens, comme Carl Schmitt (aussi éphémère que soit son adhésion), tous versés dans une culture de grandeur nationale hégélienne, s’attaquent au parlementarisme bourgeois, bavard et décadent et défendent l’unité nationale autour d’un chef, le Führer, seul à même de rétablir la dignité nationale après l’humiliation de la défaite de 1918. A la fin de la guerre 39-45 et la défaite, tout s’écroule. Il se suicide (hypothèse pas encore très vérifiable), après avoir ruiné tout un pays par sa propre volonté. Là aussi, la dictature s’est alliée au nationalisme et à l’antiparlementarisme.

Kais Saied, un président juxtaposant un nationalisme ténébreux avec un conservatisme ambigu et un souverainisme anti-démocratique, ne voudrait pas se contenter d’être l’élu du peuple, il fait un coup d’Etat le 25 juillet 2021 à l’aide de l’armée et confisque les pouvoirs de l’Etat. Il veut tout ou rien. Président- arbitre ne l’intéresse guère, il veut être un président fait-tout. Il est acclamé dès le coup d’Etat dans un enthousiasme collectif par une partie du peuple, des jeunes, une partie de l’élite, beaucoup de femmes et par des hommes d’affaires, soucieux tous d’en découdre avec l’islamisme et le désordre ambiant. On se croirait dans une fête nationale où des manifestants arborant le drapeau national fêtent, après une révolution, une dictature de « la dignité » contre une démocratie « illégitime ». Le monde à l’envers. Mieux vaut un dictateur nationaliste, disent-ils, qui puisse remettre les choses à leur juste place, comme Ben Ali, que ce parlement « de la honte », ces députés et partis corrompus, tenus en otage par des islamistes traîtres. L’homme devient effectivement un Président fait-tout. Il abolit parlement et constitution. Il est la justice, l’Etat, le législatif, la cour constitutionnelle, la bouche des partis, les médias. En somme, un véritable Léviathan, servant un Etat répressif, par la force des choses, tous les verrous ayant sauté. « Je ne suis pas dictateur, les gens s’expriment librement dans le pays », dit-il pour se défendre. Mais un homme qui a confisqué illégalement les pouvoirs, abusant de ses droits et de ceux de ses concitoyens, peut-il être appelé autrement ? Ses thuriféraires initiaux du 25 juillet, masse et élites, enthousiastes, qui l’ont par la suite bien vu à l’œuvre, n’ont plus aujourd’hui d’autre choix qu’entre se réfugier dans l’ambiguïté, ou brûler sans vergogne ce qu’ils ont adoré dans le passé. Le pays est déjà en ruine, la déroute politique est dans le programme, et la suite est en cours. Encore une fois, nationalisme, dictature et antiparlementarisme font des ravages.

En tout cas, l’histoire n’oublie pas, les peuples non plus, quel que soit le prétexte du nationalisme contre la nation, de l’antiparlementarisme en guise de sur-pouvoir. L’anti-islamisme lui-même, prétexte du 25 juillet, qui n’a jamais été une politique réfléchie en Tunisie, mais une vague émotion, justifie-t-il vraiment le coup d’Etat contre la démocratie, le despotisme politique, la ruine de l’Etat, la dissolution du tissu social et l’appauvrissement du pays ?

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