Renée Fregosi: «La dissolution de la police des mœurs en Iran n’est qu’une diversion du pouvoir»

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Après plusieurs mois de manifestations antigouvernementales dans tout le pays, les autorités iraniennes ont aboli la police des mœurs. Alors que certains y voient un essoufflement du régime, la philosophe souligne la souplesse dont peuvent faire preuve les régimes islamiques afin d’assurer leur domination.

Renée Fregosi est philosophe et politologue. Elle a publié Comment je n’ai pas fait carrière au PS. La social-démocratie empêchée (Balland, 2021).


Personne ne s’y était trompé : l’annonce informelle, la semaine dernière, de la fermeture (suspensive ? définitive ?) de la police des mœurs en Iran, ne signifiait pas l’abrogation de la loi de 1983 obligeant les femmes au port du voile dans l’espace public, et encore moins la fin de la dictature. Face à la mobilisation qui ne s’essouffle pas, le régime théocratique a tenté, en effet, une mesure de diversion qu’il ne fallait pas comprendre comme une amorce «d’ouverture». Il n’est pas encore temps de théoriser les termes d’une dissension au sein du bloc au pouvoir, entre partisans de la poursuite de la dictature et partisans de son renoncement.

Au demeurant, cette annonce constitue peut-être l’indice d’une fissure au sein du régime, ou en tout cas une hésitation quant aux mesures à prendre. Il peut exister, en effet, une divergence entre les tenants de deux stratégies pour conserver le dictatorship : intensifier la répression ou lâcher du lest pour mieux consolider le pouvoir autoritaire. La reprise des exécutions capitales et le nombre des arrestations manifestent, pour le moment, le choix de la ligne dure. Toutefois, il n’est pas interdit d’imaginer les modalités de la chute de la dictature des mollahs, tant elle constitue désormais l’objectif de plus en plus affiché de la rébellion qui agite le pays depuis trois mois.

Chaque régime autoritaire est singulier, notamment eu égard à la nature du groupe dirigeant, au type d’idéologie qui le sous-tend et à son degré répressif. La dictature iranienne peut ainsi être qualifiée de «proto-totalitarisme»théocratico-militaire. Du totalitarisme il a gardé principalement d’une part, la projection d’une vision du monde globale (Weltanschauung comme aimaient en dessiner les contours les idéologues du nazisme) en l’occurrence fondée sur une islamisation radicale, et d’autre part, la centralité de la terreur qui n’est pas simplement un «moyen d’intimidation» comme dit Hannah Arendt, mais principe de gouvernement et garantie de perpétuation du régime. Toutefois, contrairement aux totalitarismes du XXe siècle, l’islamisme des mollahs s’accommode fort bien de la forme politique qu’on appelle «démocrature», c’est-à-dire une dictature qui se déguise en démocratie par la tenue d’élections non libres (ici avec une limitation drastique des candidatures).

Non seulement les femmes ne sont pas épargnées par la répression, comme dans toutes les dictatures, mais elles en sont même les premières victimes.

Renée Fregosi

Le bloc dirigeant de cette dictature est en parfaite cohérence avec son idéologie : les religieux étroitement liés aux corps répressifs et militaires font régner par la force et la terreur la charia conçue comme parole de vérité intangible. Non seulement les femmes ne sont pas épargnées par la répression, comme dans toutes les dictatures, mais dans les régimes théocratiques comme celui de l’Iran, elles en sont même les premières victimes, car la séparation des sexes et l’oppression des femmes est un nœud gordien de l’islamisme. Or la marque extérieure de la nécessaire soumission des femmes réside dans le voilement de leur corps. Car la ségrégation, la séparation des groupes est le premier pas indispensable à la structuration de relations sur le mode de l’inégalité au sein d’un même espace partagé.

Le voilement du corps des femmes est ainsi l’instrument d’une triple séparation : une séparation réelle puisque grâce au voile, le corps des femmes dans l’espace public partagé est de fait soustrait au regard et au contact des hommes non autorisés à les voir et à les toucher ; une séparation métaphorique ou métonymique (lorsque seule la tête est voilée), puisque le voile construit de façon imaginaire un mur qui délimite un espace séparé lorsque les femmes évoluent dans le même espace que les hommes, contrairement aux espaces matériellement séparés de la salle à manger ou du hammam, et aux espaces interdits aux femmes comme les cafés ; une séparation symbolique puisque le corps des femmes est «mis sous» voilement, parce qu’il est «sous-mis», et son impureté est ainsi exclue du monde, voir n’existe plus.

Si le voilement du corps des femmes et la séparation des sexes constituent à la fois la pierre de touche et une pierre d’angle du système, peut-on en concevoir l’abolition ? L’abrogation de la loi portant sur l’obligation du port du voile, si elle n’est pas à l’ordre du jour aujourd’hui en Iran, serait-elle possible dans un avenir pas si lointain ? Et si oui, quelle serait sa signification et ses conséquences ? La libération du voilement porterait certainement un rude coup au système islamique puisque le fondement de la hiérarchie des sexes qui le structure se trouverait sapé. La liberté des corps allant de pair avec celle des esprits, c’est tout le sous-bassement idéologique de la dictature qui se trouverait remis en cause, comme on le voit aujourd’hui : la révolte contre le voile est le symbole de la révolte globale contre le régime. Toutefois, croire que s’en serait aussitôt fini du régime des mollahs serait s’illusionner.

Une libéralisation peut signifier tout autant une faiblesse du régime face à son opposition, qu’une grande confiance en soi et une bonne solidité du régime.

Renée Fregosi

De même que la version frériste de l’islam politique (avec laquelle l’intégrisme chiite iranien a tissé des liens étroits depuis longtemps) est capable de contorsions, de sournoiserie et de patience pour arriver à ses fins, l’islamisme des mollahs est susceptible de souplesse. Pour se maintenir au pouvoir et continuer à jouir de la rente prébendière et des bénéfices d’une corruption généralisée, les tenants du régime peuvent concevoir un recul temporaire, y compris sur un élément central de leur édifice politique. La dimension répressive est en revanche essentielle pour la survie du régime. Seule ce qu’on appelle une «libéralisation du régime» c’est-à-dire la fin des exécutions capitales, des arrestations massives, des brutalités et tortures systématiques, pourrait éventuellement constituer l’indice d’un changement de régime.

Mais quand bien même le régime oserait abolir la loi de 1983 sur le port obligatoire du voile, et mettrait en avant des «réformateurs» comme il le fait périodiquement pour réguler la tension, il en faudrait davantage pour mettre à bas la dictature. Car une baisse d’intensité de la répression et des signes de tolérance dans l’application de la charia, peuvent toujours n’être que tactiques : céder sur l’accessoire pour conserver l’essentiel. Une libéralisation peut signifier tout autant une faiblesse du régime face à son opposition, qu’une grande confiance en soi et une bonne solidité du régime.

Pour qu’un changement de régime puisse se produire (que ce soit vers la dictature ou vers la démocratie), il faut non seulement que le rejet du pouvoir en place ait touché de larges pans de la société, ce qui est le cas en Iran désormais, mais il faut aussi qu’une alternative politique crédible se dessine pour donner un débouché au mouvement. En Iran aujourd’hui, la révolte populaire semble bien inextinguible, en revanche, la dictature plus que quarantenaire a empêché une opposition de se structurer. Cependant, le sentiment national qui anime fortement les manifestants et les opposants au régime, tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur, constitue probablement l’élément fédérateur qui permettra aux multiples groupes politiques d’opposition de se fédérer. L’aspiration à faire vivre un nouvel Iran, moderne, démocratique et laïque devrait pouvoir balayer les dissensions anciennes et permettre la constitution d’une alliance politique solide pour abattre la tyrannie et instaurer un nouveau régime.

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