Soudan : « Les comités de résistance ne sont pas de simples manifestants

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Le 25 octobre marquera le premier anniversaire du coup d’État qui a interrompu la transition démocratique amorcée au Soudan au sortir de 30 années de dictature militaro-islamiste. À l’approche de cette date, les forces pro-démocratie et les généraux semblent proches de sceller un accord, hâtés par la communauté internationale – États-Unis, Royaume-Uni, Émirats arabes unis et Arabie saoudite en tête.

De leur côté, les comités de résistance, antennes locales révolutionnaires implantées dans chaque quartier, sont avant tout connus pour organiser les manifestations, d’abord contre l’ex-dictateur Omar el-Béchir, puis contre les putschistes. En parallèle, ces groupes, majoritairement composés de jeunes, contribuent à l’émergence d’une conscience politique. La « Charte révolutionnaire du pouvoir populaire », signée le 5 octobre par des représentants des seize États sur les dix-huit que compte le Soudan, témoigne de cette mutation en cours. Ce document de 28 pages est issu de la fusion de deux textes, l’un rédigé par les comités de l’État de Khartoum et l’autre, du reste du pays. 

Pour Hamid Khalafallah, chercheur et analyste politique non résident au sein du Tahrir Institute for Middle East Policy, ce processus acte un renversement inédit depuis l’indépendance, en 1956, de cette ancienne colonie anglo-égyptienne : les jeunes n’accepteront plus d’être écartés de la scène politique. Entretien.

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Le Point Afrique : Quel est l’objectif de cette charte ?

Hamid Khalafallah : Les comités de résistance de l’ensemble du Soudan ont voulu se mettre d’accord pour créer une alliance reposant sur une vision politique unifiée. Il s’agit de régir tous les aspects qui guideront la transition démocratique et au-delà de cette période, à quoi devra ressembler un Soudan démocratique. Cela représentait un défi important dans la mesure où les comités de résistance consistent en un groupe de personnes très large avec des parcours et des intérêts variés, qui sont issues de milieux socio-économiques divers, empreintes d’idéologies politiques différentes et qui connaissent une multitude d’expériences et de représentations d’être Soudanais. 

Les comités de résistance s’entendent sur des idées générales comme le refus d’être dirigés par l’armée et d’accepter un autre coup d’État ou une dictature à l’avenir. Sur le souhait d’instaurer une démocratie ou encore la nécessité de mettre fin aux conflits armés et d’établir la paix. Il était en revanche difficile de faire émerger un consensus général sur le niveau de détails mentionnés dans la charte.

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Quel avenir pour ce document ?

Beaucoup d’alliances politiques au Soudan rassemblent trois ou quatre groupes pour collaborer à court terme. Par exemple, pour défaire le putsch ou auparavant pour faire tomber Omar el-Béchir. Mais une fois ce but atteint, les alliances se rompent. Cette fois, les comités de résistance veulent s’unir sur le long terme pour défendre ensemble leur vision et contraindre le futur gouvernement à assumer ses responsabilités en agissant comme des gardiens de la révolution. Ils n’ont pas vocation à devenir un parti politique. Ils n’envisagent pas de se présenter aux élections ou de faire partie du gouvernement. Ils resteront un groupe de pression et de plaidoyer. 

Ce pacte témoigne-t-il d’un réel processus démocratique ?

Pour la charte issue des États à l’extérieur de Khartoum, il y a eu un peu de consultations avec la base, mais pas suffisamment. Ces dix-sept États comptent en effet un grand nombre de circonscriptions, de villes et de villages, ce qui a compliqué les discussions. La charte de l’État de Khartoum a été produite de manière plus démocratique en raison de la proximité géographique et d’une meilleure coordination entre les comités des villes de Khartoum, Omdurman et Bahri.

 La fusion de ces deux chartes n’a, elle non plus, pas été assez consultative ni démocratique. Le comité technique comprenait des membres de l’État de Khartoum et du reste du pays, sans représenter l’ensemble des comités. Cet exercice s’est fait à huis clos. Une fois la nouvelle charte rédigée, elle n’a pas été envoyée sur le terrain pour être validée par les différents comités. C’est pour cela que de nombreux comités ne soutiennent pas ce texte.

Ces problèmes sont liés à la pression. Les comités se sont hâtés de ratifier cette charte pour s’assurer que leur vision soit prise en compte face à des acteurs politiques et une communauté internationale qui n’ont cessé de les écarter des négociations. Ils ont senti que s’ils ne publiaient pas ce document rapidement, les acteurs politiques allaient continuer à avancer sans les inclure. Cette précipitation s’est effectuée au sacrifice du niveau de consultation et de démocratie initialement exercé.

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En quoi cette charte représente néanmoins un exercice démocratique sans précédent ?

Malgré les problèmes liés au manque de démocratie et à la rédaction, pas toujours correcte d’un point de vue juridique, ce processus s’avère très impressionnant. Cela prouve que les comités de résistance rassemblent des acteurs politiques très puissants et non de simples manifestants. C’est important que les Soudanais et la communauté internationale le reconnaissent. 

D’autant que les membres de ces comités sont pour la plupart très jeunes. Ils ont passé toute leur vie sous la très rigide dictature d’Omar el-Béchir. Ils n’ont jamais eu l’opportunité de participer à la vie politique. Les partis politiques eux-mêmes luttaient pour exister et n’avaient pas d’espace pour instaurer un débat démocratique au sein de leurs instances, ni pour inclure les jeunes. 

Il est remarquable qu’une génération ayant grandi dans de telles circonstances soit parvenue à développer ce niveau de conscience démocratique et à écrire une charte si élaborée. N’oublions pas, enfin, que ce processus s’est déroulé sous un coup d’État militaire, dans un contexte de violences et d’arrestations arbitraires.

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Ce document constitue donc un tournant dans l’histoire des comités de résistance ?

Le véritable changement s’est opéré dès la préparation des deux chartes préliminaires. Les comités de résistance ont voulu démontrer qu’ils n’étaient pas uniquement très expérimentés pour organiser des manifestations, mais qu’ils étaient aussi des acteurs politiques incontournables. Ils comprennent la politique, le développement, la gouvernance et peuvent jouer un rôle dans le processus démocratique. Jusqu’à présent, les partis politiques ne les consultaient pas car ils les considéraient comme des jeunes, sans expérience politique et qui ne savaient pas comment fonctionne la politique. Ils sont en réalité devenus des pionniers en publiant une première charte, avant que d’autres organisations et partis ne fassent de même.

Cette implication remonte au sit-in révolutionnaire tenu devant le quartier général de l’armée après la chute de Béchir, en avril 2019 (1). Les comités de résistance ont alors commencé à organiser des rassemblements pour discuter de politique et des questions de gouvernance. Ils se sont formés en même temps que le grand public. Puis, tout au long des deux années de transition, ils ont animé des groupes de discussion ouverte et divers séminaires sur les systèmes de gouvernance, le fédéralisme, la paix, la résolution des conflits…, afin de sensibiliser les habitants de leur quartier. L’idée de rédiger des chartes ne vient pas de nulle part.

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Dans les cortèges contre le putsch qui se poursuivent depuis un an, beaucoup continuent à rejeter tout accord avec les généraux. Comment réconcilier cette vision avec l’urgence de mettre un terme à cette situation chaotique qui favorise le retour des islamistes de l’ancien régime ?

Tout va dépendre du contenu de cet accord. Dans tous les cas, ce pacte suscitera une forte opposition. Les comités de résistance regrettent leur exclusion des négociations. Les partis politiques qui échangent avec les militaires auraient dû essayer de prendre en compte les demandes des comités. Cela n’a pas été le cas, et c’est pour cela qu’autant de tensions émergent autour de ce texte. La seule option serait que les partis politiques acceptent de rendre leurs pourparlers plus transparents de sorte que les comités s’approprient ce processus. Cela pourrait prendre la forme de communiqués quotidiens ou bien de rencontres hebdomadaires dans l’objectif de montrer l’ouverture et la bonne foi des politiques. 

Un des termes actuellement discutés consiste à laisser uniquement les secteurs de la sécurité et de la défense aux militaires et à leurs alliés des Forces de soutien rapide (2). Cette instance exercerait sous la supervision du Premier ministre. Certains comités de résistance sont prêts à accepter cela. Ils ont beau dire qu’ils exigent le départ total des militaires du gouvernement, la discussion demeure possible. Les acteurs politiques ont une compréhension erronée quand ils affirment que ces jeunes sont inflexibles. S’ils prenaient la peine de dialoguer avec eux, ils s’apercevraient qu’au-delà du consensus sur les grandes lignes, les comités abritent une large diversité d’opinions. Ils sont plus flexibles que certains les décrivent.

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Pourquoi le terme « laïcité » n’apparaît-il pas dans la charte ?

La charte fait référence à un pays multiethnique, multireligieux et multiculturel qui respecte l’ensemble des droits humains et des religions. Elle n’utilise pas le mot « séculier » mais elle décrit en substance un État séculier. Ce terme génère beaucoup de tensions au Soudan. Alors qu’en décrivant un État laïc sans le mentionner, beaucoup de citoyens soutiennent cette vision. Au sein des comités de résistance, ceux proches des groupes armés non signataires de l’accord de paix de Juba souhaitaient inscrire le mot « laïcité ». Mais il existe toujours de mauvaises perceptions. C’est à cause des partisans de l’ancien régime qui ont associé un État séculier à une atteinte à l’islam, qui empêcherait les musulmans de pratiquer leur religion.

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(1) Ce sit-in a été démantelé dans le sang le 3 juin 2019, faisant au moins 127 morts et des dizaines de disparus.

(2) Milice paramilitaire très puissante dirigée par le numéro deux du Conseil de souveraineté.

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